L’édito d’Albrecht Sonntag · La polarisation à outrance – et ses conséquences

L’édito d’Albrecht Sonntag · La polarisation à outrance – et ses conséquences

Albrecht Sonntag, professeur à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management et membre d’Alliance Europa.

Albrecht Sonntag est professeur à l'EU-Asia Institute. Docteur en sociologie, il travaille sur les dimensions multiples du processus d’intégration européenne. Albrecht est également membre de l'Alliance Europa, consortium universitaire interdisciplinaire en Pays de la Loire.

Quelques liens :

La polarisation à outrance – et ses conséquences

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management. Aujourd’hui, Albrecht se pose
une question simple : Faut-il s’intéresser aux élections en Turquie dimanche prochain ? Et il
y répond par un « oui » sans équivoque.

Exactement. Il y a plusieurs bonnes raisons de regarder ces scrutins – à la fois
parlementaire et présidentiel – de très près.

Les médias parlent beaucoup, et à juste titre, du Président Erdoğan et de ses manœuvres
visant à renforcer, à accroître et à pérenniser ses pouvoirs. Et cette fois-ci, ils parlent aussi
du renouvellement de l’opposition qui, pour la première fois depuis plus de quinze ans,
semble en mesure de menacer ce pouvoir malgré une campagne électorale marquée une
fois de plus par un déséquilibre honteux en matière de couverture médiatique.
Mais au-delà de la question si Erdoğan parvient encore une fois, malgré la crise
économique qui se fait sentir, à tirer son épingle du jeu, ou si au contraire, il perd sa
majorité parlementaire et sera obligé d’affronter un adversaire sérieux au deuxième tour
des présidentielles programmé le 8 juillet prochain, il y a des tendances fortes dans
l’opinion publique turque qui méritent que nous nous y attardions.

Vous êtes donc, ces derniers jours, allés à la pêche aux explications auprès d’universitaires turcs, entre Istanbul et Ankara. Qu’en disent-ils, de cette opinion publique ?

Eh bien, ce qui frappe le plus les esprits, c’est le climat de polarisation exacerbée, presque
grotesque, qui caractérise la société turque aujourd’hui.
On m’a donné à lire une étude récente du Centre de recherche sur les migrations de
l’Université Bilgi d’Istanbul, qui met en lumière le caractère hautement émotionnel de
cette polarisation. En appliquant des outils de la psychologie sociale comme « l’échelle de
distance sociale » selon Bogardus ou la mesure du « degré de supériorité morale » ressenti
et déclaré par rapport aux différents adversaires politiques, on comprend que l’hostilité
réciproque entre les groupes de sympathisants des différents partis politiques atteint
désormais des sommets, et elle est nourrie en permanence par des médias tout aussi
polarisés et polarisants.
Pour décrire les résultats de cette étude dans mon édito, j’ai désespérément cherché un
autre mot que « de la haine » mais je n’en ai pas trouvé, et cela n’annonce rien de bien
pour le lendemain des élections.

Pourquoi ? Que pourrait-il se passer ?

Selon le Professeur Özgehan Şenyuva, politologue à la Middle East Technical University
d’Ankara, cette polarisation à l’excès a plusieurs conséquences directes. Elle nourrit les
théories de complot les plus absurdes, pérennise une atmosphère de soupçon généralisé
de tous envers tous, et elle a d’ores et déjà tué le « consentement du perdant », cet
élément essentiel de la légitimité de toute majorité démocratiquement élue, lubrifiant indispensable de la transition entre la campagne électorale et la mandature du nouveau
gouvernement.

Pour le Professeur Şenyuva, dans un tel climat empoisonné depuis des années, il n’est pas
à exclure, surtout en cas de défaite de l’AKP, le parti du Président Erdoğan, que ce dernier
refuse de reconnaître les résultats, dénonce un genre de « coup d’Etat » contre lui et
appelle ses supporters à défendre le régime dans la rue.

Mais y a-t-il encore des sujets sur lesquels les Turcs tombent d’accord, au-delà de ces
clivages politiques abyssaux ?

Oui, il y en a. Trois, pour être plus précis. Özgehan Şenyuva les appelle les « îlots de
consensus négatif » dans un océan d’antagonismes et d’hostilité entre les groupes
politiques.

D’abord, le rejet massif de réfugiés syriens. Auquel l’Europe a sans le moindre doute
participé en poussant le gouvernement Erdoğan, contre monnaie trébuchante, à mettre en
place d’immenses camps d’hébergement pour les arrivants en provenance du pays voisin.
Selon les affinités politiques, ils sont entre 75% et 95% des Turcs à souhaiter qu’on les
renvoie dans leur pays d’origine.

Ensuite, c’est l’anti-Américanisme qui fait consensus. L’année dernière déjà, une enquête
globale du PEW Research Center avait placé la Turquie deuxième dans le monde pour leur
opinion défavorable des Etats-Unis, avec un taux de 79%. Ces jours-ci, une enquête d’une
autre université turque, la Kadir Has à Istanbul, montre que près des deux tiers des Turcs
considèrent les Etats-Unis comme une « menace » pour leur pays. Ceux qui considèrent ce
partenaire clé au sein de l’OTAN comme « le meilleur ami » de la Turquie sont très
exactement 0,6%. Trump a beau courtiser les autocrates tendance dictateur, il lui reste du
boulot.

Enfin, il y a la méfiance envers l’Europe, dans laquelle se retrouvent beaucoup de Turcs,
quelle que soit leur couleur politique.

Certes, ils restent 55% à souhaiter en principe que leur pays devienne membre de l’Union
européenne, mais 71% à considérer que cela n’adviendra en fait jamais. Parmi les deux
tiers qui estiment que le processus d’adhésion de la Turquie est intentionnellement
« bloqué » par les Etats-membres européens, ils sont 59% à être convaincus que c’est le
cas pour des questions religieuses ou identitaires. Il n’y a plus que 19% qui choisissent,
pour caractériser la Turquie, l’expression « pays européen ». En 2017 ou 2016, ils avaient
encore été un tiers à réclamer cette appartenance européenne, c’est un déclin de 40%.

Pour Özgehan Şenyuva, c’est justement le résultat de la polarisation à outrance induite par
Erdoğan, une polarisation qui exploite et aggrave les peurs contemporaines et qui mène
inexorablement vers la dénonciation de « boucs émissaires » étrangers.

En France, notre démocratie n’en est pas encore là. Mais nous ne sommes pas à l’abri de
glisser vers la diabolisation rhétorique de l’adversaire politique et de l’autre tout court.
Raison de plus de regarder attentivement ce qui se passe chez les autres.

Leave a Reply

Your email address will not be published.